Depuis la Turquie : Alpha CONDE reconstitue son carnet d’adresses ….

http://Actuguinee.org / Depuis la Turquie où il vit désormais, l’ancien président guinéen n’a pas tardé à reconstituer son carnet d’adresses. Avec qui a-t-il maintenu le contact parmi les chefs d’État, ses anciens ministres en exil ou encore les membres de son parti.

Les Guinéens ont eu droit à trois types de vœux de bonne année pour 2023. Ceux du colonel Mamadi Doumbouya en grand uniforme tout d’abord : mise en scène léchée, limite bling-bling, avec images de la descente des marches du palais et du chef dans sa limousine, plans aériens filmés par drone, passage en revue de la Garde sur fond de marche impériale et allocution prononcée devant un hélicoptère VIP toutes portes ouvertes.

Ceux de l’opposant Cellou Dalein Diallo ensuite, prononcés à l’étranger dans un cadre dépouillé, au cours desquels il a exprimé sa déception d’avoir été berné par une junte qu’il avait pourtant soutenue au lendemain du coup d’État du 5 septembre 2021, sans pour autant fermer la porte au dialogue avec le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), au pouvoir.

Ceux d’Alpha Condé enfin, sous la forme d’un message d’une trentaine de lignes dans lequel l’ancien chef de l’État, qui a toujours refusé de démissionner, rappelle qu’il est et reste « un président élu », et qualifie d’« inacceptable » le « coup de force intervenu contre notre démocratie et l’État de droit ». Une première sortie officielle depuis sa chute, qui a valu à ses vœux d’être les plus commentés des trois.

À 84 ans, toujours aussi résilient, le professeur semble n’avoir rien perdu de son opiniâtreté. Dans sa villa d’Istanbul, mise à disposition par des amis turcs avec l’accord du président Recep Tayyip Erdogan, entouré d’un majordome, d’un chauffeur, d’une cuisinière-femme de chambre et d’agents de sécurité (tous sont de nationalité turque, ce qui l’oblige souvent à communiquer via une application de traduction sur son téléphone), Alpha Condé vit branché jour et nuit sur la Guinée. S’il respecte les consignes de discrétion de ses hôtes, notamment un mutisme médiatique total, et reçoit peu de visiteurs, il se sert assidûment de cette arme de communication massive qu’est le téléphone. C’est grâce à WhatsApp, Signal et Telegram, dont il connaît les moindres recoins, que l’ancien président – qui n’a pas renoncé à le redevenir – n’a pas tardé à reconstituer son réseau.

De ce côté, le tour est vite fait. D’abord parce qu’elle est restreinte (beaucoup de ses membres sont décédés), ensuite parce que, contrairement à d’autres, Alpha Condé n’a jamais favorisé l’accession de ses parents à des fonctions importantes. Son fils unique, Alpha Mohamed Condé, réside à San José, au Costa Rica, son épouse, Djene Kaba Condé, à Paris, et son neveu, le très discret Mohamed Lamine Condé (Comolam), avec qui il est en contact régulier, en région parisienne. Par ailleurs, aucun Guinéen ne vit à ses côtés à Istanbul.

Alpha Condé peut compter sur ses partisans du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) Arc-en-Ciel en Europe, qui ont organisé le 14 janvier, place de la République à Paris, une manifestation « pour le retour de l’ordre constitutionnel en Guinée et la libération des détenus politiques ». Ses anciens ministres en exil, au Maroc, au Sénégal ou en France, tels que Mariama Camara, Sanoussi Bantama Sow, Rachid Ndiaye ou encore son ex-épouse (et ministre) Mama Kanny Diallo et son ancien directeur du protocole Mamady Sinkoun Kaba, forment également un vivier d’influence, même s’il n’entretient pas de relation avec chacun d’entre eux.

Côté communication, outre le site La Guinée Libre, animé par des Guinéens de la diaspora particulièrement bien informés sur les arcanes de la junte et aux idées proches des siennes, Alpha Condé bénéficie des conseils de l’ex-ministre centrafricain de la Communication, le très actif Adrien Poussou, auteur d’un livre sur Les Véritables Raisons d’un coup d’État inique (paru aux éditions L’Harmattan en 2022) et basé à Montréal, au Canada.

Même si les procédures n’ont pas, pour l’instant, suivi les annonces, Alpha Condé se prépare à affronter les éventuelles poursuites d’une justice aux ordres du ministre Alphonse Charles Wright et du CNRD. Pour se défendre des accusations de crimes de sang et de corruption, l’ancien chef de l’État a récemment commis un spécialiste des grands procès politico-financiers, le Français Pierre-Olivier Sur.

Celui qui fut l’avocat de Blaise Compaoré, de Vital Kamerhe, de Karim Wade et d’Ibrahim Boubacar Keïta, mais aussi de Gérald Darmanin et d’Isabelle Balkany, pourrait également faciliter le contact avec des confrères américains sur un autre dossier : celui des sanctions du Département du Trésor contre Alpha Condé pour « violation des droits de l’homme » – que ce dernier conteste. Le professeur s’appuie par ailleurs sur un quatuor d’avocats africains connus : les Sénégalais Boucounta Diallo et El Hadj Amadou Sall, le Malien Tidiani Guindo et le Béninois Freddy Houngbedji.

Depuis sa chute, certains de ses anciens pairs ne l’ont jamais oublié. C’est le cas du Congolais Denis Sassou Nguesso, de l’Angolais João Lourenço, de l’Ougandais Yoweri Museveni, et de l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde (une amie de longue date), qui prennent régulièrement de ses nouvelles.

D’autres se sont manifestés au téléphone plus récemment, à l’instar du Libérien George Weah, du Congolais Félix Tshisekedi, du Tchadien Mahamat Idriss Déby Itno (mis en relation via son ministre des Affaires étrangères Mahamat Saleh Annadif), du Sénégalais Macky Sall (par l’entremise de Karim Harati, président de l’ONG Global Prevention Africa, basée à Dakar) et, depuis fin octobre, du Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embaló. Même si ces conversations relèvent le plus souvent de l’échange de civilités, le simple fait qu’elles aient lieu suffit à alimenter un climat de paranoïa au sein du pouvoir guinéen – tout au moins lorsqu’il en est informé.

D’autres personnalités africaines moins en vue figurent aussi dans le listing téléphonique d’Alpha Condé, qui n’hésite pas à s’en servir. Ainsi Carlos Lopes, Vera Songwe, Djibrill Bassolé, Mohamed Kagnassy, Ahoua Don Mello, Julius Malema, Matata Ponyo Mapon ou encore Karim Wade ont pu échanger avec lui. Côté français, la liste est beaucoup plus restreinte, Alpha Condé reprochant aux autorités hexagonales d’avoir favorisé son renversement et à l’ambassadeur de France à Conakry, Marc Fonbaustier, d’être favorable à la junte militaire.

L’ex-président garde contact avec ses amis Bernard Kouchner et le général Bruno Clément-Bollée. Il s’est aussi entretenu, via un proche commun, avec l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Si les camarades socialistes François Hollande et Ségolène Royal demeurent aux abonnés absents, Alpha Condé a renoué avec Jean-Luc Mélenchon (les deux hommes étaient brouillés depuis la présidentielle française de 2017), à qui il a envoyé un message de félicitations à la suite des législatives de juin 2022.

Les principaux dirigeants du RPG (le parti fondé par Alpha Condé) sont soit en exil, soit en prison, soit réduits au silence. Rares sont ceux qui, à l’instar de l’ancienne vice-présidente de l’Assemblée Zalikatou Traoré ou de l’ex-ministre Domani Doré, osent exprimer publiquement leurs critiques. De son côté, Alpha Condé estime que la direction nationale du RPG, toujours coordonnée par le secrétaire général par intérim Saloum Cissé, a largement failli lors du coup d’État en préférant se mettre à l’abri plutôt que d’organiser la résistance. Il est par ailleurs en froid avec son ex-chef de gouvernement Kassory Fofana et son ancien ministre de la Défense Mohamed Diané, tous deux incarcérés.

Il préfère donc téléphoner directement aux coordonnateurs régionaux du parti, à certaines personnalités de la société civile, voire aux militants de base, afin de les mobiliser. S’il refuse toujours tout contact avec certains de ses adversaires politiques d’hier, tels Sidya Touré et Lansana Kouyaté, il a plusieurs fois parlé à Cellou Dalein Diallo, lui aussi en exil. Les deux hommes tentent de déterminer des points de convergence, tout en sachant que leurs objectifs divergent. Pour Alpha, il s’agit de revenir au pouvoir afin d’achever son mandat (en 2026). Pour Cellou, il s’agit d’organiser dès que possible des élections, auxquelles il participera.

Pugnace mais prudent, Alpha Condé, qui a toujours considéré la politique comme une forme de combat, ne lâche donc rien, malgré l’isolement auquel le contraint son exil stambouliote. De quoi alimenter les psychoses du palais Mohammed-V, d’autant que demeure une inconnue à laquelle nul ne peut répondre : de quels réseaux le professeur dispose-t-il au sein de l’armée ?

Par François Soudan pour Jeune Afrique

1 commentaire
  1. […] Le journal panafricain Jeune Afrique a récemment révélé dans un articles qu’il y a eu des échanges téléphoniques entre Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo […]

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