Politique, administrateur civil, écrivain, paysan : Ibrahima Kalil Keïta dit tout sur son  parcours atypique (Interview exclusive)

http://Actuguinee.org / Fils de paysan et de marchand, originaire de Kourémalé, dernier faubourg à la frontière avec le Mali, ce vieux briscard au parcours atypique n’abdique jamais au combat. Âgé de 77 ans , Ibrahima Kalil Keïta est à l’affût d’un nouvel empire  : celui  de la littérature.  Cet univers, il le pratique depuis belle lurette. Chose  qui lui a valu, par le passé, une belle carrière politico-administrative : membre du BPN du RPG arc-en-ciel , ancien député, ancien vice-président de la CENI ( commission électorale nationale indépendante ) et  ancien préfet.

Ibrahima Kalil Keïta a finalement choisi de revenir à la case départ pour mieux affûter sa plume à travers laquelle il a déjà écrit plusieurs œuvres et sa houe qu’il utilise depuis sa tendre enfance aux côtés de son feu père.

L’antenne régionale d’Actuguinee.org est allée ausculter quelques secrets de ce personnage énigmatique, un ‘’ autodidacte’’ au verbe facile, se réclamant être adepte  des célébrités comme Victor Hugo, Cheikh Anta Diop, Camara laye,  Jean Jacques Rousseau ou encore  Ahmed Sékou Touré, Keïta Fodéba et autres :

-On sait que vous avez fait valoir vos droits à la retraite au sein de l’administration publique, en vous consacrant à des travaux  champêtres, un immense champ que nous avons visité avec vous récemment à Kourémalé, à la frontière avec le Mali. Pourquoi un tel choix ?

-Dans une de mes œuvres ‘’ Poésie en Campagne ‘’ , je décris la vie en campagne , je décris la vie en ville, je décris aussi le retour à la campagne . La vie de la campagne est une vie de solidarité, d’entraide, une vie de travail, de labeur, d’honnêteté , une vie où l’enfant évolue dans une éducation qui lui permet d’avoir beaucoup de vertus. Je vous dis qu’en 1958 lors du référendum de 28 septembre , j’étais en 5ème année, à l’école primaire de Doko à Siguiri . J’avoue que cette année là, j’ai vu le soleil au village trois fois sur les 90 jours de vacances : les trois mois de vacances.  Je quitte de bonheur pour le champ, pour labourer, pour travailler ou pour surveiller les animaux domestiques et je ne rentre qu’après le crépuscule . C’est ce qu’on dit en terme local, ‘’ quitter la nuit, rentrer la nuit ‘’ parce  que mon père était un commerçant, il chassait et il était planteur, il était cultivateur. Ce qui fait que je suis en train de cultiver dans la plaine de mon père à Konfran à  Kourémalé. Mon père est mort en 1981 moi, je continue à cultiver sa plaine.  Donc, je remercie le bon Dieu parce que quand on mène une vie d’endurance, ça a des avantages. C’est pourquoi moi, j’aime l’agriculteur.

J’étais préfet à Faranah, tout le monde m’a respecté. En quittant [ après le coup d’État du 5 septembre 2021 ], j’ai tout laissé à la résidence comme je l’ai fait en quittant Siguiri. Tout le monde est témoin de ça. Je n’aime pas vivre des biens d’autrui, je n’aime pas le détournement , je n’aime pas le manquement à la loi. C’est le problème de la Guinée. Quelque part, je rejoins Théodore de Bèze qui, depuis le 16ème siècle, disait, je m’excuse auprès des magistrats honnêtes ‘’ Selon que vous soyez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs ‘’. Donc, on a encore des problèmes sur la gestion de la justice. Deuxièmement, la Guinée ne fait pas d’analyse dialectique . On veut toujours du nouveau et on ne fait pas d’analyse d’une situation politique, pour dire que tout est obligé d’obéir à la loi de la dialectique. La contradiction entre  le nouveau et l’ancien ,entre le bien et le mal. Quand quelqu’un travaille, il y a toujours des aspects positifs et des aspects négatifs . On ne tire pas les leçons pour tamiser un bilan : retenir ce qui est positif et rejeter ce qui est à rejeter ou rectifier ce qui est à rectifier.  Donc, les intellectuels ne veulent pas la paix, on ne dit pas la vérité , on ne gère pas correctement.

En dépit de multiples et hautes fonctions que vous avez assumées dans le pays ,vous revenez aussi à la littérature. Pourquoi vous accorder une place de choix à cette autre option ?

-J’avoue que je n’ai pas eu la chance de faire les études supérieures pour des raisons sociales. Et, j’ai commencé très tôt d’enseigner après le brevet d’études au lycée de Labé. Comme je n’ai pas eu la chance de poursuivre les études sur les bancs, j’ai pensé que je peux continuer à m’instruire en aimant le métier d’enseignant parce qu’enseigner, c’est s’enseigner. Dieu merci, par la formation, j’ai pu passer du grade d’instituteur adjoint stagiaire au grade de professeur parce que j’ai continué à enseigner et j’ai fait les examens professionnels. C’est ce que j’ai fait, c’est une fierté pour moi. La deuxième hantise, c’est qu’il faut écrire. Quand on écrit, on est obligé de lire. Lorsqu’on écrit, lorsqu’on lit , on se forme. Raison pour laquelle j’ai aimé écrire sans cesse pour me former. Je suis Africain, Guinéen et je connais la place de l’Afrique dans le Monde et surtout dans l’histoire. Après avoir lu et après avoir participé à des conférences, à des débats, j’ai la ferme conviction que l’Afrique est le berceau de l’humanité. L’Afrique est aussi le berceau de la civilisation universelle, j’en ai aussi la conviction. Voilà des vérités qui ont été enfouies. J’en parle dans mon troisième livre sur la découverte de l’Amérique : Je dit que ce n’est pas Christophe Colombe qui a découvert l’Amérique , c’est Aboubacar II Keïta et j’ai beaucoup de preuves et de témoignages. Cette vérité qui est à l’honneur du continent africain, a été enfouie, non pas en profondeur, dans le sous-sol, mais superficiellement dans les roches sédimentaires. Il suffit de quelques coups de pioche pour pouvoir atteindre et déterrer comme les paléontologues font les fouilles pour déterrer certaines vérités historiques . Voilà les raisons qui m’ont poussé à écrire.

-Quel lien faites-vous entre la carrière d’écrivain et celle d’administrateur ?

-Je suis devenu administrateur par circonstance. Je n’ai fait aucune formation d’administrateur . Je me suis formé pour être enseignant, pour être professeur… Je suis fier de porter le titre de professeur parce qu’en lisant et en  enseignant,  je me suis enseigné . Ce n’est pas le titre qui m’importe aussi parce que moi, je sais qu’il vaut avoir une capacité intrinsèque au dessus d’un titre que d’avoir un titre au-dessus de sa valeur intrinsèque. C’est pourquoi j’ai refusé le titre d’administrateur civil bien que j’ai été sous-préfet, j’ai été préfet. Ça m’a permis de connaitre le grand livre de la nature et d’être en contact avec la société et de rejoindre Jean  Jacques Rousseau lorsqu’il parle de l’Homme et de la société… Je sais que l’homme est un être comme les autres êtres, comme les arbres , comme les animaux,  nous avons des traits communs. Un écrivain américain Benjamin Franklin a dit que ’’ l’Homme est un animal fabricateur d’outils ‘’.  Sur le plan des capacités morphologiques et anatomiques, l’Homme est égal à un animal mais, ce qui  a fait la valeur de l’Homme , c’est le cerveau, la pensée. Un Homme est capable de fabriquer. Un singe peut  prendre une gaule pour cueillir des fruits mais, jamais le singe n’a fabriqué une gaule. C’est pourquoi quand je pense à ces choses là, plus d’autres explications idéologiques et religieuses ,je sais que nous sommes là en voyageurs et que nous devons apporter beaucoup de provisions dans l’au-delà. En allant, je veux rester.

Propos recueillis et décryptés par Mamadi CISSE pour Actuguinee.org

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