La candidature d’Alassane Ouattara, « cas de force majeure » ou « combat de trop » ?

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Alors qu’il avait clairement laissé entendre depuis plusieurs années qu’il ne ferait pas de troisième mandat, le chef de l’Etat se représente finalement à l’élection d’octobre

Alassane Dramane Ouattara espérait laisser à la postérité l’image d’un économiste bâtisseur qui avait pacifié la Côte d’Ivoire après une longue crise meurtrière : sa candidature à un troisième mandat, contestée par l’opposition, risque fort de ternir son image.

Alors qu’il avait clairement laissé entendre depuis plusieurs années qu’il ne ferait pas de troisième mandat, et après avoir publiquement passé la main à son premier ministre Amadou Gon Coulibaly, représentant à 61 ans la « nouvelle génération » selon lui, M. Ouattara, 78 ans, a finalement « reconsidéré sa position » après le décès subit de son dauphin, invoquant un « cas de force majeure ».

Pour le politologue ivoirien Jean Alabro, « Ouattara livre le combat de trop : le passage en force sur la Constitution et sur les conditions du scrutin ne présage rien de bon ».

« Un technocrate sans âme »

Pour justifier sa décision de se représenter, le chef de l’Etat a avancé un argument souvent répété par le parti au pouvoir, invoquant « le risque que tous nos acquis [depuis 2011] soient compromis » et que « notre pays recule dans bien des domaines ». Car il se targue d’avoir redressé la Côte d’Ivoire, meurtrie par une décennie de crise dans les années 2000. Sous ses deux mandats, le pays a connu une croissance économique record, saluée par la communauté internationale.

« Pendant mes neuf années de gestion, nous avons placé la Côte d’Ivoire sur une trajectoire irréversible de développement. Nous avons pacifié le pays, ramené la paix et la sécurité sur l’ensemble du territoire », a-t-il souligné dans son discours, jeudi 6 août, vantant l’économie ivoirienne comme « l’une des plus dynamiques au monde ». Selon lui, « 4 millions d’Ivoiriens sont sortis de la pauvreté » entre 2011 et 2018.

Mais ses détracteurs critiquent un « technocrate international sans âme », sans volonté sociale et ayant instrumentalisé la justice contre ses opposants, échouant à réussir la « réconciliation » après la crise des années 2000. L’opposant Pascal Affi N’Guessan, candidat à la présidentielle d’octobre, a récemment dénoncé une « croissance appauvrissante » de l’économie ivoirienne engendrée par M. Ouattara pour souligner son manque de portée sociale.

En 2011, le président Laurent Gbagbo ayant refusé de reconnaître sa défaite dans les urnes, Alassane Ouattara était arrivé au pouvoir par les armes, grâce au soutien de l’armée française, ancienne puissance coloniale, et de la rébellion du nord. Il avait hérité d’un pays scindé en deux depuis 2002, aux tensions intercommunautaires à fleur de peau, à l’économie minée par les violences et les sanctions internationales.

Réélection triomphale en 2015

Né le 1er janvier 1942 à Dimbokro (centre), Alassane Ouattara a accompli la majorité de sa scolarité au Burkina Faso voisin. Issu du nord du pays majoritairement musulman, il a longtemps été le symbole de la crise identitaire qui a déchiré la Côte d’Ivoire. Marié à une Française, il entre en 1968 au Fonds monétaire international (FMI) et devient en 1983 vice-gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), dont il sera plus tard gouverneur.

En 1990, il est nommé premier ministre par le président Félix Houphouët-Boigny, fonction qu’il exerce jusqu’à la mort du « Vieux », en 1993. Redoutant ses ambitions, le camp du nouveau président, Henri Konan Bédié, tente de prouver l’inéligibilité de Ouattara, accusé d’être d’origine burkinabée. Commence ainsi un débat empoisonné sur « l’ivoirité », un concept nationaliste qui a participé à la montée des tensions communautaires.

Lors de la présidentielle de 2000, la candidature de Ouattara est rejetée pour « nationalité douteuse ». Après un putsch manqué en 2002, la partition de la Côte d’Ivoire s’impose avec un sud tenu par le camp du président Laurent Gbagbo et un nord rebelle pro-Ouattara. Sous la pression internationale, Gbagbo valide en 2005 la candidature Ouattara à la présidentielle, scrutin reporté jusqu’en novembre 2010 et suivi d’une crise qui fera plus de 3 000 morts. Une offensive finale permet à « ADO » d’accéder au pouvoir, le 11 avril 2011. Sa réélection triomphale en 2015 (plus de 83 % des voix au premier tour) met fin à l’incessant débat sur sa légitimité.

Pour briguer son troisième mandat, M. Ouattara ne pourra compter que sur son parti, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Ses ex-alliés, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), d’Henri Konan Bédié, et l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), de l’ancien ministre Albert Mabri Toikeusse, militent désormais dans l’opposition et leurs deux leaders vont affronter M. Ouattara à l’élection du 31 octobre.

Le Monde avec AFP

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