Alpha Condé revient sur son arrestation à Piné, son procès et sa libération en 2001 (Récit et témoignage)

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Après son arrestation à Pinè en décembre 1998, Alpha Condé nous raconte son procès pour « atteintes à l’autorité de l’État et à l’intégrité du territoire national » qui s’est ouvert à Conakry le 12 avril 2000 et a duré cinq mois.

L’actuel président guinéen nous livre des détails croustillants sur ce procès retentissant dans le livre d’entretiens -revu et augmenté- “Une certaine idée de l’Afrique” avec François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le 12 avril 2000 s’ouvre enfin votre procès. Tout un défilé de témoins, vrais ou faux, viennent vous charger. Vos avocats se retirent et la cour désigne des commis d’office. Vous-même refusez de répondre et de participer à cette parodie…

Il y a eu cette femme venue de Lola et qui disait : ‘’Qu’est-ce que je dois raconter ? Ce qu’on m’a dit à Lola de dire ou ce que qu’on m’a dit à Conakry de dire ?” Il y a eu ce général, qui m’aurait reçu à Monrovia et avec qui j’aurais dansé. Quand on lui a demandé de designer Alpha Condé, il a montré un officier. C’était ridicule. Ils se sont même retrouvés sans témoins car certains avaient fui.

C’est à ce moment que deux hommes, dont je tairai les noms, sont partis chercher des faux témoins. Mais ils les ont mal préparés. Quand le président du tribunal, le juge Mamadou Sylla [actuel président de la Cour suprême], a commencé à leur poser des questions, il y avait tellement de contradictions qu’il a été obligé d’arrêter et de suspendre la séance.

En voulez-vous encore au procureur, au juge, à ceux qui vous ont condamné, à ceux qui vous ont arrêté, à vos geôliers, ou leur avez-vous pardonné ?

Je n’en veux à personne. J’ai toujours pensé qu’il fallait savoir pardonner et travailler avec tout le monde. Si je prends, par exemple, le ministre de la justice de l’époque, Togba Zogbelemou, il avait dit : « Il faut qu’Alpha soit condamné pour que l’Etat ne perde pas la face, quitte à ce qu’on le gracie après.” Comment un ministre de la Justice peut-il parler ainsi?

Mais je ne lui en veux pas. Evidemment, ils ont inventé n’importe quoi. Mais les avocats commis d’office ont finalement été très braves, comme Me Traoré et d’autres. Ils se sont réellement battus pour me défendre. Ils ont pris beaucoup de risques. Je sais que Mamadou Sylla, en tant que président de la cour, était très ennuyé. Il avait dit au président Conté : « Ce procès-là n’a pas de sens. Il vaut mieux qu’on utilise le Parlement pour demander sa libération.” Il n’a pas été entendu et paraissait très gêné pendant le procès. Je portais des lunettes à cause des réverbérations. Quand on m’a demandé de les retirer, il s’y est opposé : « Ah, s’il doit enlever ses lunettes, il faut qu’on éteigne les projecteurs.”

De même, il s’est catégoriquement opposé à ce que je sois menotté, car certains voulaient que je le sois pour m’humilier. “Non, il ne viendra pas enchaîné », a -t-il dit. Et j’ai comparu les mains libres.

Vous êtes condamné à cinq ans de prison. Cette peine avait-elle un sens à vos yeux ?

Aucun. Vu les accusations de complot contre la sûreté de l’Etat qui pesaient sur moi, j’aurais dû être condamné à la perpétuité ou au moins à une peine de trente ans. Mamadou Sylla a dit au président Conté : «Vous voyez, on s’est moqué de vous. »

Vous retournez donc en prison. N’y avait-il pas un moyen de trouver un arrangement entre le président Conté et vous pour éviter un procès ?

C’est mal me connaitre. Ce procès, je l’ai voulu. J’ai appris que Lansana Conté demandait régulièrement au directeur de la prison : « Comment va Condé ? Comment est son moral ? » « Honnêtement, ce monsieur-là, même si vous le mettez dans un trou. Il ne changera pas. Pas la peine de s’enquérir de son moral, il s’en fiche », lui répondait le directeur. Un jour, le procureur de la République de l’époque, Mondjour Chérif, est venu me voir et m’a dit : « Maintenant que je suis en poste, on va trouver une solution avec Conté. » Je lui ai répondu : « Vous êtes là pour me combattre, je n’ai pas à discuter avec vous. » J’ai donc décliné son offre. Il a insisté : « Conté veut vous recevoir. » J’ai dit : « Mais pourquoi ? » « Parce que lorsque le président Conté a voulu savoir si vous aviez demandé à le voir, j’ai dit ‘’oui’’ », m’a-t-il expliqué. « Mais je n’ai jamais demandé à être reçu par Conté ! » ai-je protesté. Il m’a répondu : « Oui mais je suis obligé de dire ça. » « Non, je refuse », ai-je tranché. Plus tard, il me dira : « Ah, vous avez eu raison parce que si vous aviez quitté la prison, on vous aurait fabriqué une ‘’tentative de fuite’’. » En réalité, Conté ne voulait pas du procès, il voulait qu’on trouve une solution. J’ai dit : « Vous avez raconté beaucoup trop de choses, que j’ai voulu fuir, que j’ai fait venir des Zodiacs, des mercenaires, etc. Il faut qu’on aille au procès. » Pendant tout le temps où j’étais à la villa, on me répétait que je devais aller voir Conté. J’ai toujours dit : « Non, il faut aller au procès, il faut que le peuple entende mon point de vue, même si ce doit être une parodie de procès… » Pendant les audiences, certains ont été très courageux, comme Ousmane Bah et le doyen Mamadou Bâ qui m’ont apporté leur soutien. Pendant que d’autres m’enfonçaient en m’accusant d’être un comploteur. Mais bon, j’ai passé l’éponge…

Vous avez pardonné ?

Pour moi, c’est pardonné.

Le 18 mai 2001, vous êtes libéré. Avez-vous craint le pire pendant votre détention ?

Conté était très mystique. On lui disait que s’il m’arrivait quelque chose, il allait perdre le pouvoir. Il a donc été correct, car certains lui disaient : « Président, on va le liquider. Il y aura des remous pendant un mois ou deux, et après on passera à autre chose. » Il a catégoriquement refusé et a tenu à ce qu’il ne m’arrive rien. Il faut lui reconnaître cela. Il y avait des extrémistes autour de lui, pas seulement des Soussous, mais aussi des Malinkés ou des Peuls, qui disaient qu’il fallait m’assassiner. J’ai donc été libéré, mais j’étais squelettique. Je pesais à peine 70 kilos. Et ma prothèse à la hanche s’était détériorée, je ne pouvais pas marcher. Dès que je suis arrivé à Paris, Bernard Kouchner m’a dit : « Tu dois te faire opérer tout de suite. » J’ai donc subi une nouvelle opération pour refaire la prothèse.

Une présidentielle s’annonce pour décembre 2003. Pourquoi refusez-vous d’y participer ?

Je n’allais pas me fatiguer pour rien. Les résultats étaient connus à l’avance.

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