COVID-19 en Guinée : la communication laxiste de l’État, le terreau fertile de la propagation ( Tribune)

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Au début de cette pandémie, notre pays se disait mieux préparé pour contrer son importation et sa propagation sur le territoire national. Nos autorités par des annonces ont dit mettre à profit, l’expérience acquise de la crise sanitaire Ébola. Tout portait donc à croire que nous saurions moins affectés que d’autres peuples par cette pandémie et que notre expérience pourrait s’exporter pour aider, soutenir nos voisins et d’autres nations. Dans cette bulle de confiance et malgré les menaces (des pays voisins déjà touchés), nous sommes allés au double scrutin (Législatives et référendaire). Et aujourd’hui, force est de constater que la vitesse de propagation de la maladie est rapide et le taux de contagiosité est inquiétant chez nous avec déjà la barre de 500 cas atteinte et que les tendances ne sont pas à l’optimisme dans les semaines et mois à venir.

Loin de moi l’idée de juger de la nécessité de ce double scrutin (chacun ayant ses avis et positions sur la nécessité ou non d’aller à ce scrutin), je dois dire que nous avons manqué de vigilance et par ricochet de stratégie quand bien même on a fait le choix de l’organiser. L’état a fait dans les effets d’annonces sur une supposée expérience de la crise Ébola alors même que nos structures sanitaires sont sous-équipées pour la plupart, que nous n’avons pas de laboratoires et que le personnel soignant ayant acquis de l’expérience pendant la crise Ébola est allé – pour la plupart monnayer cette expérience au sein du privé et dans les institutions internationales loin de la Guinée – parce que nous n’avons pas su capitaliser sur eux et que ceux. Comment parler d’expérience dans ce cas ?

On nous a dupé car l’expérience s’est volatilisée. On nous disait « Ébola est une opportunité pour la Guinée », Oui, elle a été une opportunité mais pour quelques-uns et non pour le pays. Un business s’est créé autour de l’épidémie, allant de la gestion des fonds, des médicaments, à la logistique. J’en veux pour exemple toutes les voitures pick-up mobilisées pendant la crise Ébola, qui se sont retrouvées dans les mains des particuliers, les stocks de matériels qui se sont retrouvés dans les cliniques privées, les pharmacies et autres officines privées. Comment capitaliser sur ce qui n’existe plus ?

Le laxisme a été atroce et humiliant et le mensonge qui s’en est suivi grotesque et éhonté ! Mais ce n’est rien face à ce que nous vivons maintenant dans un contexte où chacun nettoie devant sa porte avant de penser assister son prochain.

En effet, si l’État a développé un Plan de Riposte et qu’il a mis en place le Comité Scientifique, qui s’ajoutent à la batterie de mesures prises, il y a à s’interroger sur la communication autour de cette maladie, maillon essentiel dans la stratégie de riposte. Ni le gouvernement, ni l’ANSS n’ont une communication qui assure et rassure le citoyen. Il y a une forte incohérence et parfois même, une forme de contradiction qui crée la confusion dans la compréhension des populations. À cela, il faut ajouter les rumeurs et les théories qui fusent de toutes parts par des personnes qui – par la circonstance des choses – sont devenues de pseudos experts en communication, Santé publique, Épidémiologie, et j’en passe.

Le Président de la République, dans une de ses dernières prises de parole, a dit je cite : « On ne nous dit pas toute la vérité… ». Oui, il a raison de dire qu’on ne nous dit pas la vérité. Mais je dois dire qu’il soutien ce mensonge car il est au courant de la guerre des égos qui existe entre le L’ANSS et le Ministère et il n’a pas agi. Il est au courant que plusieurs commis de l’État sont malades ou présentent des symptômes mais il les encourage à ne pas se soumettre aux mesures que lui-même a prises. Je me souviens encore quand il disait « Il n’y a pas de malades VIP…Tous les malades doivent bénéficier du même traitement… ». Mais il n’est de secret pour personne que ce n’est pas le cas. Plusieurs personnes (commis de l’État ou hommes d’affaires pour la plupart) sont testées « positif », mais sont chez elles, parce qu’habituées au luxe des cliniques onéreuses de l’Occident, elles ne peuvent supporter l’inconfort du CHU de Donka. Un tel laxisme loin de favoriser la prise de conscience collective et encourager les populations à se faire dépister, est un danger car favorisant plutôt la non-adhésion des populations aux mesures prises. Le cas des personnes testées « positif » et qui ont fui les structures sanitaires pour échapper au contrôle de l’ANSS est une illustration éloquente.

Ces cas dans la nature sont une menace pour la santé publique et il est urgent de les retrouver ainsi que tous leurs contacts. Mais ils ne sont pas les seuls, il y a plusieurs personnes qui sont malades. Terrés dans la peur et la psychose, ils refusent de se déclarer, faisant ainsi courir un risque énorme à leurs familles et proches. Certains d’entre eux s’automédiquent à la maison avec la complicité de certains médecins et d’autres avec les décoctions. Ces pratiques font que la situation est plus qu’inquiétante chez nous… Nous allons vers la catastrophe et Dieu sait combien le laxisme de l’État est le terreau fertile à cette réalité. Il nous faut agir, dans l’urgence mais sans panique.

Je donne ici quelques éléments (Non exhaustifs) qui permettraient de garder la situation sous contrôle :
• La première des choses à faire est de traquer la dizaine de personnes testées « Positif » qui est dans la nature et les soumettre au traitement conventionnel. À ce niveau et pour des raisons de menaces à la santé publique, les services de la DPJ (Direction de la Police Judiciaires) doivent être sollicités.
• Identifier les contacts de ces personnes et les soumettre au dépistage obligatoire et à un isolement de 21 jours.
• Engager une discussion franche entre l’ANSS et le Ministère de la Santé Publique pour lever l’équivoque sur les conflits d’intérêts qui minent la collaboration et qui affectent le rendement dans la lutte engagée contre ce mal.
• Développer un plan de communication pour l’ANSS et du comité interministériel de lutte contre le COID-19, afin de s’assurer de la fluidité de l’information sur cette pandémie et de son évolution chez nous.
• Améliorer la prise en charge des patients à Donka et mettre en application les plans de multiplication des CTE à Conakry et à L’intérieur du pays car il va y avoir une véritable implosion des cas à l’intérieur du pays dans les semaines qui arrivent et tous les cas ne pourraient être drainés à Conakry.
• Rappeler tous ceux qui ont participé à la lutte contre Ébola et les affecter dans les régions pour éviter que toute l’expertise ne se concentre sur Conakry.
• Inviter les radios privées et publiques à une synergie d’actions en soutien à la communication de l’ANSS. Celle-ci peut reposer sur l’organisation d’une synergie des médias comme cela est fait pendant les élections pour coordonner, harmoniser la communication et le contenu de la communication. Ceci évite à chaque média de communiquer et commenter comme il veut sur la pandémie et son évolution en Guinée.
• Harmoniser les efforts au niveau de la société civile pour soutenir les mesures prises par l’État.
• Établir des normes pour la confection des masques locaux et communiquer sur leur utilisation afin d’édifier les populations sur l’importance du port des ceux-ci. À ce niveau, le suivi de la régulation du prix des masques s’impose comme une nécessite à l’adhésion des populations à son utilisation.
• Mettre en place un mécanisme de gestion des cas de contrevenants au port de masque pour éviter et prévenir les abus des forces de l’ordre et les éventuelles tensions qui en découleraient.
• Engager les partis politiques, les mouvements sociaux, les leaders d’opinions, dans la chaine de communication en vue de permettre une certaine adhésion des populations à tous les niveaux.
• Réquisitionner les véhicules de tous les départements ministériels pour rendre disponibles la logistique nécessaire aux déplacements du personnel soignant et des matériels

Ces recommandations permettraient, d’avoir : 1) Une lisibilité de l’action gouvernementale dans la lutte contre le COVID-19, 2) Une implication de tous les acteurs concernés dans la lutte contre cette pandémie, 3) Une meilleure connaissance et une compréhension des populations sur la pandémie et les conséquences de désobéissance civile quant à l’application des mesures prises par l’État dans notre pays. Ce qui contribuerait fortement à endiguer la propagation de la maladie.

En attendant, respectons les mesures/gestes barrières. Nous contribuerons à limiter la propagation et ainsi nous sauver et sauver nos proches.

Par Niankoye BOLAMOU (Julien)
Biologiste – Expert en Suivi et Évaluation des Programmes et Projets,
Analyste des Politiques Publiques et des Phénomènes Sociaux

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