Covid-19 : « L’aide internationale promise à l’Afrique est très insuffisante » dixit Ibrahima Kassory Fofana (Grande Interview)

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Premier ministre de Guinée Conakry depuis deux ans, Ibrahima Kassory Fofana explique à l’Obs pourquoi, selon lui, l’aide internationale promise à l’Afrique est très insuffisante

L’épidémie commence à toucher l’Afrique. Quelle est la situation dans votre pays, l’un des plus pauvres du continent, la Guinée ?

Comme en Europe, la pandémie a été importée en Afrique. La Chine vous l’a refilée, puis vous nous l’avez refilée, via des voyageurs en provenance du Vieux Continent. Aujourd’hui [le 10 avril, NDLR] nous avons 195 cas confirmés, pas de décès, et, pour l’instant, l’épidémie est contenue à Conakry. Afin d’éviter qu’elle ne se propage, nous avons, le mois dernier, décrété l’état d’urgence et instauré un couvre-feu de 21 heures à 5 heures sur tout le territoire, fermé les lieux de culte, limité le nombre de passagers par véhicule et interdit la circulation en dehors de la capitale, sauf dérogation. Et, dans l’ensemble, les gens respectent ces consignes. La police et l’armée sont là pour les y aider, si nécessaire…

Vous n’avez pas décidé de confiner de la population, comme en Europe ou aux Etats-Unis. Pourquoi ?

Parce qu’il n’est pas possible d’exiger cela de la population ! Plus de la moitié des Guinéens n’ont pas de moyens stables de vivre, seulement de survivre. Les familles se lèvent le matin, dans la journée elles génèrent des revenus, avec lesquels elles achètent la nourriture du jour. Comment confiner dans ces conditions ? Il faudrait que l’Etat prenne en charge un minimum pour que chacun puisse acheter de quoi vivre, mais nous n’en avons pas les moyens.

Redoutez-vous l’arrivée d’une vague ?

S’il n’y a pas de coordination au niveau du continent et de notre voisinage immédiat, si nous ne pouvons mettre en place un programme massif de protection de la population faute d’une aide internationale adéquate, le risque de contagion grave est à craindre.

La population africaine est très jeune, ce qui devrait limiter le nombre de cas graves, non ?

La structure démographique compte mais ce n’est pas déterminant : la statistique nous apprend que, si l’épidémie touche des millions et des millions de gens, les conséquences totales seront vraisemblablement désastreuses.

Quel est, selon vous, le scénario le plus optimiste – et le plus noir ?

La tendance qui se dessine en Europe est, semble-t-il, un ralentissement de la propagation liée à la saison, à l’arrivée de l’été. Quand il fait froid, le virus se répand facilement, quand il fait chaud il se diffuse moins. Or bientôt une partie de l’Afrique va entrer dans la période froide. Donc le scénario optimiste est que l’on règle cette crise d’ici le mois de juin. Mais si ce n’est pas le cas, si l’épidémie continue en pleine saison des pluies, je crains ce scénario noir dont vous parlez.

C’est-à-dire ?

Nous redoutons le schéma européen doublé d’une grande misère compte tenu de l’état de la société et de ses revenus.

Donc une famine…

Oui, une augmentation de la mortalité, due à la fois à la maladie et à la famine.

Pour lutter contre la pandémie, vous êtes un peu moins dépourvus que d’autres Etats africains, puisque vous avez la triste expérience de l’épidémie d’Ebola de 2013 à 2016 qui a tué plus de 2 000 personnes en Guinée.

Oui, nous ne partons pas de zéro, à la différence de la période d’Ebola où nous n’avions rien du tout. A cette époque, pour dépister, il fallait envoyer les échantillons à Dakar ou à Paris. Aujourd’hui nous disposons de quatre centres de dépistage homologués par l’OMS, dont un institut Pasteur créé avec l’aide de la France, et un institut de recherche construit par les Russes. Dès qu’il y a un cas, nous avons les structures de base et un personnel formé, pas assez nombreux, doté de trop peu de moyens, mais c’est mieux que d’autres pays qui n’ont rien. C’est donc grâce à l’expérience d’Ebola que nous avons pu, pour l’instant, limiter la propagation du virus. Nous avons dépisté et confiné pendant quatorze jours les voyageurs contaminés. Depuis nous suivons les

3 000 personnes avec lesquelles elles ont été en contact.

Pour la promotion des gestes barrière, la crise Ebola vous a-t-elle aidé aussi ?

Non, le degré de contamination n’est pas du tout le même. Le Covid est beaucoup plus contagieux. Il faut donc aller plus loin. Il faut porter un masque, se laver les mains autant que faire se peut, éviter de toucher les yeux, les visages…

Y a t-il assez d’eau propre en Guinée ?

Propre je n’en suis pas sûr, mais de l’eau oui, ce qui est une garantie minimale. Et nous avons entrepris des forages.

Le savon manque, dit-on.

On en distribue beaucoup, à travers le volet social du plan de riposte du gouvernement, des gels aussi… Mais c’est loin d’être suffisant. Quant aux masques, comme en Europe, il n’y en a pas assez.

Vous essayez d’en acheter ?

Comme vous le savez, l’Etat chinois garde le contrôle de la production. On essaye d’en acquérir, il y a quelques bonnes volontés, mais c’est très difficile. Pourtant je leur dis : Si vous regardez l’expérience mondiale de ces dernières semaines, vous constatez que les masques sont plus efficaces que le confinement. Il suffit de comparer les résultats de Hong Kong avec ceux de l’Europe…

Combien avez-vous de respirateurs ?

Moins d’une vingtaine pour tout le pays. Et notre système de santé est faible. Un autre exemple : nous avons réquisitionné le principal hôpital du pays, récemment rénové, avec 200 lits ; or nous avons déjà presque 200 malades ! Si cet effectif venait à doubler, on aurait beaucoup de difficultés, et s’il triplait nous serions débordés.

Donc vous avez besoin d’une aide très rapidement…

Oui, nous et l’ensemble des pays africains. Nous avons besoin d’équipements de prévention individuelle, d’équipements de soins, de coopération technique pour les traitements…

Le 9 avril la France a promis une aide de 1,2 milliard d’euros à l’Afrique pour lutter contre le virus, et l’UE 14 milliards, est-ce suffisant ?

Non, pas du tout : la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique a défini les besoins urgents pour limiter les dégâts de la maladie. Elle a chiffré ce plan d’urgence à 100 milliards de dollars…

La Chine, à laquelle vous avez, ces dernières années, accordé plusieurs concessions minières, vous aide-t-elle ?

Je n’ai encore rien vu sur le plan officiel. Le secteur privé, la société Alibaba en particulier, nous a fourni 20 000 kits de test.

Vous n’êtes pas déçu ?

Je n’irais pas jusque-là… La Chine commence à peine, depuis deux semaines, à sortir de l’épidémie, ils se réorganisent, et ils sont allés porter secours à l’Italie, où l’épidémie s’envolait, alors que chez nous il y avait, il y a dix jours, moins de vingt cas. Je peux comprendre qu’ils se soient concentrés d’abord sur les urgences.

Avez-vous demandé de l’aide aux autorités chinoises ?

Non pas pour le moment. Nous sommes en train de mettre en place notre plan de riposte à la crise qui vient d’être rendu public. A partir de maintenant, nous allons commencer à approcher les différents partenaires bi et multilatéraux.

Que prévoit ce plan ?

C’est un plan de près de 300 millions d’euros qui inclut les volets sanitaires, social et économique. Nous allons déployer un plan d’urgence d’un montant de près de 50 millions d’euros avec une campagne de sensibilisation et la distribution de kits de protection. Notre programme social va également promouvoir des projets à haute intensité de main d’œuvre, des projets d’intérêt public. Par exemple, l’assainissement des villes par le nettoyage des rues. Cela permettra, à la fois, de créer des revenus et de disposer de lieux, des marchés notamment, moins propices à la propagation de la maladie. Il y aura aussi des forages pour améliorer la qualité de l’eau. Enfin, les transferts de cash toucheront, dans un premier temps, environ 1,6 million de personnes pour atténuer le poids de la pauvreté. Concernant la dimension strictement économique, pour beaucoup d’entreprises, notamment dans le tourisme et l’hôtellerie, la situation est dramatique. Afin de leur permettre de survivre, notre plan prévoit un report de certaines dettes fiscales, des subventions directes ou indirectes, des appuis bancaires. Il y a aussi un report ou une prise en charge par l’Etat de charges telles l’eau, l’électricité.

Le Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay estime, dans une note qui a fait grand bruit, que la pandémie pourrait entraîner la déstabilisation de plusieurs régimes africains, dont certains pourraient même s’effondrer. Qu’en pensez-vous ?

J’observe avec beaucoup d’amusement les réactions passionnées autour de cette note. Mais ce sont des gens derrière leur bureau qui font ce genre de prévision. Il ne faut pas y accorder une valeur exagérée.

Vous ne redoutez donc pas une déstabilisation ?

Non pas du tout. Le seul vrai risque de déstabilisation, c’est le terrorisme.

Un récent référendum, très contesté par l’opposition, permet au président guinéen, Alpha Condé, de se présenter à un troisième mandat cet automne. La France et les Etats-Unis cherchent, semble-t-il, à convaincre le chef de l’Etat d’y renoncer. Cette

situation n’est-elle pas néfaste à l’obtention de cette aide internationale dont vous avez tant besoin ?

La France a dit regretter les conditions du référendum mais je ne crois pas que nous soyons encore à l’ère d’une certaine Françafrique qui déterminait l’orientation des choses sur notre continent…

Vincent Jauvert pour l’obs

Tel Site web : 629 46 29 29

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