Guinée / Guéckédou: nous avons fui la guerre…

 

[Dans la nuit du 05-06 décembre 2000, Guéckédou a fait l’objet d’attaque de la part d’insurgés provenant du Libéria et de la Sierra Léone. A 13 ans, j’y ai vécu l’expérience pour le moins traumatisante de la guerre. Le prochain texte redit cette histoire. Il ne sert donc aucune velléité communautariste. Bonne lecture.]

Il est une heure du matin et la ville, quiète, est encore dans les bras de Morphée. Un premier crépitement, puis un autre, l’arme russe crachote aux quatre coins de la cité. Aux kalachnikovs succède bientôt la furie rutilante des lance-roquettes. Très vite, la symphonie du mitrailleur se laisse ouïr urbi et orbi, dans une sorte de musicalité qui, en d’autres circonstances aurait inspiré un concept de dance à Oudy Premier.

Réveil en fanfare. La ville se renverse, s’ébranle. Les couche-tard férus de bamboches s’empressent vers leurs piaules. Dans les habitats, l’instant est aux consignes. Les parents se ruent vers leurs rejetons, les recueillent, les palpent, les scrutent, les auscultent avant de leur demander de se placarder au plancher. Pères, mères, fils, oncles sans exceptions, tous se mettent à plat ventre pour s’éviter le désagrément d’une balle malencontreusement opportune.

Les heures se succèdent. Le tac-tac des canons rebelles chantonne de plus belle. Dans les maisons, des scènes inopinées, parfois d’une drôlerie déroutante ont lieu: ces mères qui se plaquent un polochon au dos à la place du poupon; cet ami auquel les urines commandent à chaque coup de feu; ces homoncules qui, à chaque coup de canon s’effondrent en larmes; des femmelettes.

Sans résistance des forces nationales, le canon ennemi a eu le loisir de faire la java. Des guinéens sont tués, d’autres enlevés pour jouer les coltineurs de butin. Au carrefour giratoire du grand marché gît un cadavre calciné de pied en cap, son antropomorphie est à peine détectable. Les magasins bordant la nationale sont mis à feu, quand ils n’ont pu l’être à sac. Guéckédou, la ville de mes pères brûle recto-verso.

Les feux du mal y ont fait la pluie et le beau temps, toute la nuit, avant de se faire la malle sous le regard affligé des fils de Tchendènan Démbadouno. Six heures du matin. Les rues, ruelles et sentiers de la cité sont bondées de monde. La ville craque. Tous doivent partir, sans rien, sans tout. Riches ou pauvres, dignitaires ou subalternes, hommes ou femmes, mouflets ou barbons, c’est l’errance et le dénuement pour tous! Je veux tout prendre, moi. Mon vélo, mes habits, mes jouets, mais les consignes du daron sont sans appel: pas plus qu’un habit de rechange!

Peu à peu, la ville se dessèche de toute sa substance d’hominidés. Par les sentiers qui s’offrent, les guéckédoukas prennent d’assaut les brousses voisines. Derrière eux, leurs vies, leur histoire en flamme. La fière cité commerciale et agricole s’émiette en lambeaux de cendres. Or ce n’était encore là que le présage d’affrontements qui, plus tard mettraient la ville sens dessus dessous.

Mais seize ans après la razzia rebelle…. Je m’interroge. Qu’a-t-on changé au funeste décor des creux d’obus et de maisons chambardées? Quels espoirs a-t-on donnés à la jeunesse désoeuvrée, aux laborieux parents, hommes et femmes, pour atténuer l’incertitude et l’angoisse plausibles du lendemain? Routes, eau potable, électricité, santé et pour le comble Ebola, une accumulation de manques et d’infortunes impropres à panser la meurtrissure de milliers de vies bradées.

Allez-y donc, faites y un tour. Comme moi, vous réaliserez certainement que 16 ans plus tard, Guéckédou n’est restée qu’un vaste musée de ruines. Mais à quand la restauration, à quand notre renaissance?

Tamba Zacharie Millimouno, fils de la Guinée, fils de Guéckédou.

 

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