‘’Nous sommes méchants vis-à-vis de nous-mêmes » dixit Oumar FOFANA,un opérateur économique

L’homme d’affaire qui s’active dans le commerce, l’Agriculture pour ne citer que ces centres d’activité, ne voit pas l’ouverture des frontières et l’arrivée tous azimuts d’entrepreneurs étrangers d’un œil rassurant.

Autant considère-t-il que des pays comme la Chine, les Etats-Unis, la France défendent bien le business de leurs propres entreprises, autant estime-t-il que le privé guinéen est aujourd’hui délaissé, par la faute conjuguée de l’État et des guinéens de façon générale.

Oumar Fofana à notre micro évoque la nécessaire part de marché qui doit revenir au privé local, circonscrit le rôle qu’il devrait jouer en mettant en garde contre les effets de la marginalisation des entreprises locales au profit des Chinois annoncés dans les grands chantiers à venir.

On reproche souvent au secteur privé guinéen d’être trop faible. En tant qu’acteur économique, employeur et propriétaire d’entreprises, quelle appréciation portez-vous sur le dynamisme et le développement du secteur privé local ?

C’est vrai que beaucoup d’observateurs disent que notre secteur privé est faible. Mais moi, je dis non, notre secteur privé n’est pas faible.

Il faut plutôt dire qu’il est dispersé. Car, s’il était faible, le pays ne pourrait pas faire grand-chose, puisque c’est ce secteur privé qui alimente en recettes le budget national, à travers les entreprises guinéennes détenues à 90% par des nationaux guinéens.

Les entreprises étrangères qui viennent ici pour de gros projets, comme vous le savez, sont souvent totalement exonérées d’impôts. Donc, je ne peux pas dire que notre secteur privé est faible, en termes de rentabilité, de revenus et d’emplois.

Le pays est construit par le secteur privé. Il suffit de promener votre regard. Si vous dites que sa représentativité dans les organisations patronales est faible, là, je suis d’accord.

On est représenté par des associations patronales, lesquelles sont traversées par des divisions, vu que personne n’a le monopole de pouvoir donner une orientation.

Le deuxième aspect est que notre secteur privé n’a pas d’orientation claire qui puisse faciliter dans ses rapports avec le pouvoir public. Et quand l’État s’évertue à aider un acteur du secteur, les autres membres vont râler en disant pourquoi lui et pas nous.

C’est pour cela que l’État est même beaucoup plus à l’aise en confiant ses travaux et ses commandes aux étrangers. Et ce problème est propre aux guinéens, ce n’est pas une tare propre au secteur privé. Si en guinée, par solidarité au sein du secteur privé national, on s’insurgeait chaque fois que l’État favorise une entreprise étrangère, je pense que le gouvernement réfléchirait par deux fois avant de le faire. Bien au contraire, c’est ce qu’on confie à un guinéen qui constitue souvent le scandale.

Cela peut se justifier par le fait que le Secteur privé guinéen ne semble réellement doué que pour le commerce, d’ailleurs informel… il s’agit d’acheter à l’étranger et de vendre en guinée ?

Je dis non, ce n’est pas vrai. C’est une critique que les gens font mais qui n’est pas justifiée. Je pense que le commerce, dont on dit que c’est ce que les guinéens maîtrisent le plus, constitue le cœur de l’économie. Acheter et vendre, c’est important. Dans tous les pays, lorsque le commerce ne marche pas, l’économie est à la traîne.

A condition que l’on vende ce qu’on produit.

Mais ce qu’on voit guinée, c’est que tous les produits consommés, sont importés ?

C’est vrai. La raison est qu’il est plus facile d’importer et de vendre. La responsabilité en incombe à l’État, qui donne les orientations.

Si la production locale avait été encouragée, les guinéens s’y lanceraient sans problème. Si par exemple je voulais investir un milliard dans une usine de production de jus de fruit, la matière première existe à foison, mais les problèmes seront dans l’emploi et le droit du travail, dans la fiscalité, etc.

Mais est-ce qu’un secteur privé doit toujours attendre un soutien de l’État ? N’est-ce pas la meilleure preuve de sa faiblesse ?

C’est une obligation pour l’État de veiller à la bonne santé du secteur privé, qui est plus ou moins sa vache laitière. Par exemple, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’État bénéficie plus que moi de mes propres activités. De quoi vit l’État ?

Nous travaillons pour l’État, au vu de ce que nous reversons en TVA, en retenues sur salaires etc.

Ce que l’État reçoit de nous est de loin supérieur à ce que nous gagnons. Alors il a bien intérêt à nous soutenir.

Dans les pays développés, l’État se considère comme sociétaire, associé dans le secteur privé, qui est un bien national, qui fournit des emplois, paie des salaires et des impôts. Par exemple, si l’administration se mettait en grève pendant cinq jours, cela n’empêcherait pas le pays de fonctionner, si ce n’est un ralentissement. Mais si les boutiques fermaient, qu’il n’y ait pas de parution de journaux, que les stations service arrêtent de distribuer le carburant, ce serait la faillite nationale au bout de deux jours.

Dans certains pays, le secteur privé impose même ses idées à l’État Pourquoi pas en guinée ?

Oui, mais pour cela, il faut être fort et ne pas être dispersé. La force est là, c’est nous tous, c’est le secteur privé. Mais si cette force est mal représentée auprès de l’État, et qu’elle quémande presque à celui-ci, cela ne va pas.

Le secteur privé ne doit plus quémander, il doit asseoir des orientations claires et les soumettre à l’approbation de l’État

Pensez-vous que nous soyons vraiment sur cette voie-là ?

On est loin d’être sur cette voie, c’est clair. Et nous sommes tous responsables. Souvent, on dit que c’est le gouvernement, mais ce dernier n’est composé que de guinéens, c’est vous, c’est nous. C’est un problème de comportement. Nous du privé avons beaucoup de défauts, chacun regardant ce que fait l’autre, s’évertuant à lui mettre des bâtons dans les roues et pensant qu’il est le seul à avoir le droit de vivre.

Et le jour où nous comprendrons que le monde, c’est du gagnant-gagnant, que chacun voit son intérêt à côté de celui de l’autre, que l’État assure le service public, nous pourrons alors parler de CNP. Car le CNP est couché sur papier, mais on ne sait pas encore comment le mettre en œuvre, comment l’appliquer.

‘’Les motivations des Chinois ne sont pas de développer l’Afrique, mais d’encourager leurs propres entreprises à travailler. ‘’

C’est ce qui fait qu’ils sont prêts à donner l’argent presque sans intérêt, tout en disant que leur entreprise est là pour faire le travail. Et c’est cette entreprise-là qui gagne, en termes d’emplois, de retour sur investissement, d’expérience et en termes de références.

Vous êtes donc pour qu’on exclue les entreprises étrangères ?

Non pas du tout. Au contraire, à mon avis, si la Guinée voulait soutenir le secteur privé local dans le cadre du CNP, ce ne serait pas d’exclure les Chinois et les Américains. Il faut faire exactement comme eux, comme ce que les Chinois ont fait dans les années 60.

Tout le monde s’accorde à dire que l’Afrique est le seul marché qui reste. Mais à vous entendre parler, on a l’impression que ce n’est pas vraiment une opportunité ?

Si les Chinois sont épaulés par leur pays pour venir chez nous, il est certain que si notre pays en faisait de même, aucun Chinois n’entrerait ici. Non qu’on interdirait l’entrée aux Chinois mais il n’y aurait aucune possibilité pour eux de faire des affaires chez nous. Aujourd’hui, quel que soit le soutien que nous accorderait l’État, nous ne pourrons jamais pénétrer le marché chinois sans l’aval de l’État chinois.

Donc je pense que les Chinois et autres sont là parce qu’ils ont l’aval de l’État guinéen. Et on veut prendre prétexte sur un déficit de compétence des entrepreneurs locaux pour justifier cet état de fait.

On dit aussi que les privés guinéens ne font rien dans la transparence, qu’ils surfacturent etc. ?

On met en exergue nos défauts tout en couvrant de pudeur ceux des autres.

Vous n’avez pas de difficulté dans vos relations d’affaires avec l’arrivée du vent changement?

Non, non, au contraire. Rien n’a changé, je ne vois aucune différence.

Je vous remercie

C’est moi qui vous remercie

Entretien réalisé par Sidimé Alpha Kabinet

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