Guinée: Leçons d’une saison électorale

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Ainsi donc, nos leaders politiques ont finalement trouvé un accord permettant d’organiser les élections législatives d’ici la fin de l’année. Merci aux médiateurs étrangers. Mais, en tant que Guinéen, je n’ai pas le cœur à la fête. Contrairement à certains de mes compatriotes, je ne pense pas qu’il faille dérouler le tapis rouge pour nos leaders politiques. La montagne a accouché d’une souris. Après des mois d’acrimonie et d’atermoiements, nous avons obtenu un maigre résultat au prix d’un bilan assez lourd : des innocents tués, des magasins saccagés, des agents de l’ordre blessés. Tout ça, pour rien. Ou, si l’on préfère, pour un accord qui aurait pu être obtenu en une semaine dans le cadre d’un vrai dialogue inter-guinéen.

Après tout, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont, sans tambour ni fanfare, organisé leurs élections respectives dans des délais raisonnables. Même le Mali englué dans des conflits internes va tenir ses élections  à la fin de ce mois de juillet. Quant à la Guinée, elle ne devra ses élections –si elles ont lieu-qu’à la présence de médiateurs étrangers accourus aux chevets de la malade. C’est tout dire !

Nous voilà devenus l’homme malade de l’Afrique, pointés du doigt par les organisations internationales qui nous traitent désormais avec une condescendance inacceptable. Et comme si cela ne suffisait pas, certains diplomates occidentaux en poste à Conakry ne se privent plus de nous donner des leçons de civisme. Décidément, le cadavre de Sékou Touré doit se retourner dans la tombe.

Il fut une époque où ce pays, le nôtre, était respecté dans le monde. La voix de la Guinée comptait. Son prestige international lui valut d’être sollicitée pour servir de médiateur dans de nombreux conflits africains. En l’espace de trois décennies, ce capital de confiance s’est évaporé. Aujourd’hui, le nom de notre pays ne suscite ni confiance ni respect dans le monde. Mauvais pour le moral, on le conçoit. Mais à qui la faute ?  Si nous sommes tombés où nous sommes, c’est la faute de nos dirigeants politiques. Aucune fatalité ne nous condamne à la régression.

Le moment est venu de renouveler notre classe politique. Nous n’avons plus rien à attendre de nos leaders actuels, tous des hommes du passé, compromis jusqu’aux os et qui n’ont pas la vision et le courage nécessaires pour sortir la Guinée du marasme dans lequel ils l’ont plongée.

Et de grâce, arrêtons les flagorneries et les discours d’autosatisfaction qui fusent de partout. Demain sera vite là. Si nous ne voulons pas que les élections présidentielles de 2015 soient entachées des mêmes problèmes que les législatives de 2013, commençons dès maintenant à tirer des leçons du spectacle affligeant que nous avons offert au reste du monde.

La première défaillance de notre  système électoral me semble liée à la composition de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Cette Commission, qui n’est en fait indépendante que de nom, demande à être dissoute. Elle est née avec une malformation congénitale.  Son vice majeur réside dans le mode de désignation de ses membres. Les représentants des différents partis ne pouvaient que défendre les intérêts des formations politiques dont ils sont issus. Les germes de l’échec de la CENI étaient donc plantés dès le jour de sa création. Il suffisait d’y penser.

Est-il possible de trouver en Guinée une  trentaine de personnes indépendantes, patriotes et sincères, capables de superviser  nos élections ? A l’évidence, oui. Mais à une condition : que ces personnes n’aient aucune affiliation politique et soient à même de transcender les considérations ethniques. Je persiste à croire que de tels hommes existent encore en Guinée. Sinon, remettons toutes nos élections entre les mains d’observateurs étrangers et acceptons les résultats sans broncher.

La crise électorale que nous vivons aujourd’hui a mis au jour un problème infiniment plus grave : l’inefficacité de notre système judiciaire. Intimidés à la fois par le pouvoir et par l’opposition, nos juges n’ont d’autres choix que de faire marche arrière. De l’affaire Baidy Aribot à l’affaire Celou Dalein Diallo en passant par les tribulations de Jean Marc Téliano, notre système judiciaire est constamment bafoué par nos hommes politiques. Aujourd’hui, dès qu’un homme politique guinéen est convoqué au tribunal, il mobilise ses militants et sympathisants pour l’y accompagner. On connait la suite. Notre justice, ou ce qui en reste, est devenue une justice à deux vitesses. Elle ne s’applique plus qu’aux faibles. Nous ne vivons plus dans un État de droit où les lois s’imposent à tous. Ecœuré par la déliquescence de notre système judiciaire, un compatriote écrivait récemment : « A l’allure où vont les choses, l’on serait tenté de dire que la démocratie guinéenne est en train d’être bâtie sur du sable mouvant ». On ne saurait mieux dire.

Dr. Mamadi Keita Babila

Washington, DC

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